
Comprendre la guerre comme instrument stratégique durable
Pôle thématique : RIDS – Relations internationales, Défense et Sécurité
Date de publication : 20 décembre 2025
Introduction – Sortir de l’illusion diplomatique
Depuis février 2022, une partie du débat public européen continue d’être structurée par une attente récurrente : celle d’une paix négociée rapide entre la Russie et l’Ukraine. Cette attente repose sur une hypothèse implicite mais rarement interrogée : la Russie souhaiterait mettre fin à la guerre, mais en serait empêchée par des facteurs exogènes – rigidité des positions, absence de médiation crédible, surenchère occidentale.
Ce mémo défend une thèse inverse : la Russie ne cherche pas la paix, car la guerre constitue aujourd’hui un outil central de sa stratégie de puissance, à la fois externe (recomposition de l’ordre de sécurité européen) et interne (stabilisation du régime). Dans cette perspective, la paix n’est pas un objectif, mais un état transitoire acceptable uniquement s’il consacre un rapport de force favorable.
Comprendre cette logique est indispensable pour calibrer correctement les politiques européennes de dissuasion, de soutien à l’Ukraine et de résilience démocratique.
- La guerre comme mode d’action stratégique, non comme échec diplomatique
Contrairement à une lecture occidentale classique, la guerre n’est pas perçue à Moscou comme l’échec de la diplomatie, mais comme l’un de ses prolongements légitimes. Cette vision s’inscrit dans une tradition stratégique russe ancienne, où la distinction entre paix et guerre est volontairement floue.
Dans le cas ukrainien, la guerre répond à plusieurs objectifs structurants :
- Contester l’ordre européen post-1991, fondé sur la souveraineté des États et l’élargissement des institutions euro-atlantiques ;
- Rétablir une sphère d’influence, dans laquelle la Russie se réserve un droit de regard, voire de veto, sur les choix stratégiques de ses voisins ;
- Démontrer la primauté du rapport de force sur le droit international, perçu comme un instrument occidental asymétrique.
Dans cette logique, mettre fin au conflit sans gains tangibles serait interprété non comme une désescalade vertueuse, mais comme une défaite stratégique, susceptible d’encourager d’autres contestations de l’autorité russe, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur.
- La négociation comme levier tactique, non comme horizon politique
Les appels russes à la négociation, récurrents depuis 2022, doivent être analysés non comme des signaux de compromis, mais comme des outils tactiques de gestion du conflit.
Ces séquences diplomatiques remplissent plusieurs fonctions :
- Gagner du temps pour reconstituer des capacités militaires ou adapter l’économie de guerre ;
- Fragmenter le camp adverse, en nourrissant les divergences entre États européens sur le niveau de soutien à l’Ukraine ;
- Entretenir l’ambiguïté, en projetant l’image d’une Russie raisonnable face à un Occident présenté comme idéologique ou belliciste ;
- Peser sur les opinions publiques, en exploitant la fatigue de guerre, l’inflation et les coûts sociaux du conflit.
Dans ce cadre, la négociation n’est pas conçue comme un processus visant une paix stable, mais comme une manœuvre informationnelle et politique au service de la confrontation.
- La guerre comme pilier de la stabilité interne du régime
Sur le plan intérieur, la guerre joue un rôle structurant pour le pouvoir russe. Elle permet :
- de justifier la répression politique au nom de la sécurité nationale ;
- de neutraliser les oppositions, assimilées à des relais de l’ennemi ;
- de mobiliser la société autour d’un récit de forteresse assiégée ;
- de réorienter l’économie vers une logique de production militaire, créatrice de dépendances sociales et industrielles.
Dans ce contexte, une paix sans victoire poserait un problème majeur de légitimité pour le régime. Elle ouvrirait un espace de questionnement sur le coût humain, économique et moral de la guerre, que le pouvoir cherche précisément à éviter.
La guerre devient ainsi un instrument de gouvernement, et non une parenthèse.
- Une stratégie d’usure à long terme face aux démocraties
La stratégie russe repose sur une hypothèse centrale : les démocraties sont moins endurantes que les régimes autoritaires. Moscou parie sur :
- l’usure des opinions publiques occidentales ;
- les cycles électoraux ;
- les tensions sociales internes ;
- la difficulté à maintenir un consensus politique prolongé.
Dans cette optique, la paix n’est pas recherchée, car le temps joue en faveur de la Russie. Chaque mois de conflit supplémentaire est perçu comme une opportunité d’éroder la cohésion occidentale, même si la situation militaire reste coûteuse.
- Conséquences stratégiques pour l’Europe et la France
Si la Russie ne cherche pas la paix, plusieurs implications s’imposent :
- La diplomatie seule est insuffisante : elle doit être adossée à une dissuasion crédible ;
- La durée devient le paramètre central : soutien à l’Ukraine, effort industriel, cohésion sociale ;
- La communication doit être réaliste : préparer les sociétés à un conflit long, sans faux espoirs ;
- La résilience démocratique devient un champ de bataille à part entière.
Persister dans l’illusion d’une paix rapide revient à désarmer politiquement les sociétés européennes.
Conclusion – Penser la paix autrement
Dire que la Russie ne cherche pas la paix ne signifie pas renoncer à toute perspective de règlement. Cela signifie comprendre que la paix ne viendra pas d’une concession unilatérale, mais d’un rapport de force stabilisé, dans lequel Moscou jugera la poursuite du conflit plus coûteuse que son arrêt.
La paix, dans ce cadre, n’est pas un préalable à la sécurité : elle en est le produit.