
Comprendre la conflictualité contemporaine entre paix formelle et guerre ouverte
Pôle thématique : RIDS – Relations internationales, Défense et Sécurité
Date de publication : 20 décembre 2025
Introduction – La fin de la frontière claire entre paix et guerre
La conflictualité contemporaine ne commence plus avec une déclaration de guerre, ni ne se limite aux affrontements armés. Elle s’inscrit désormais dans une zone intermédiaire, instable, ambiguë, permanente : la zone grise.
C’est dans cet espace que la Russie déploie l’essentiel de sa stratégie contre les démocraties occidentales. Une stratégie conçue pour affaiblir sans déclencher, user sans provoquer de riposte militaire directe, et exploiter les angles morts juridiques, politiques et cognitifs des sociétés ouvertes.
Comprendre la zone grise est devenu indispensable pour appréhender la nature réelle de la menace russe — et, plus largement, des conflits du XXIᵉ siècle.
- Définition opérationnelle de la zone grise
La zone grise désigne l’ensemble des actions hostiles :
- situées sous le seuil du conflit armé déclaré ;
- difficilement attribuables ou juridiquement qualifiables ;
- conçues pour produire des effets politiques, sociaux ou stratégiques durables.
Il ne s’agit pas d’un état transitoire, mais d’un mode de conflictualité assumé, structuré et permanent.
La zone grise n’est ni la paix, ni la guerre : c’est une guerre sans les mots, sans les symboles classiques, mais avec des effets bien réels.
- La logique stratégique russe : gagner sans bataille
La Russie s’inscrit dans une tradition stratégique où la victoire ne passe pas nécessairement par l’affrontement militaire direct.
Objectifs principaux :
- Fragmenter les sociétés adverses ;
- Éroder la confiance dans les institutions ;
- Délégitimer les gouvernements démocratiques ;
- Obtenir des gains politiques sans escalade militaire.
Cette logique repose sur un calcul central : les démocraties sont plus vulnérables à l’usure qu’au choc.
- Les instruments typiques de la zone grise
Information et cognition
- Désinformation, mésinformation, propagande indirecte ;
- Saturation informationnelle plutôt que mensonge unique ;
- Relativisation de la vérité (“tout se vaut”) ;
- Exploitation des controverses existantes.
L’objectif n’est pas de convaincre, mais de désorienter, de créer du doute et de la fatigue cognitive.
Cyber et numérique
- Espionnage massif et prépositionnement ;
- Sabotages discrets d’infrastructures critiques ;
- Pressions sur collectivités, hôpitaux, services publics ;
- Attaques réversibles, ni trop visibles ni trop destructrices.
Le cyber est l’outil idéal de la zone grise : peu coûteux, difficilement attribuable, politiquement ambigu.
Pressions économiques et énergétiques
- Chantage sur les approvisionnements ;
- Manipulation des marchés ;
- Déstabilisation ciblée de secteurs stratégiques.
Ici encore, l’objectif n’est pas l’effondrement brutal, mais la fragilisation progressive.
Intimidation militaire indirecte
- Manœuvres aux frontières ;
- Violations d’espace aérien ou maritime ;
- Rhétorique nucléaire ;
- Déploiements symboliques.
La force armée reste présente, mais utilisée comme outil psychologique, non comme instrument de combat immédiat.
- Pourquoi la zone grise est redoutable pour les démocraties
Les démocraties sont structurellement exposées à la zone grise pour plusieurs raisons :
- Attachement à l’État de droit et à la preuve ;
- Temps long de la décision politique ;
- Liberté d’expression exploitable à des fins hostiles ;
- Fragmentation médiatique et sociale.
La zone grise exploite précisément ces forces pour en faire des vulnérabilités.
- Le piège stratégique : agir trop peu ou trop fort
Face à la zone grise, deux erreurs symétriques menacent :
- La sous-réaction
→ banalisation, déni, perte de crédibilité.
- La sur-réaction
→ atteintes aux libertés, panique, fractures internes.
La difficulté centrale réside dans la juste réponse graduée, lisible, proportionnée et cohérente.
- Enjeux pour la France : voir, nommer, durer
Pour faire face à la zone grise, la France doit agir sur plusieurs leviers :
- Détection : renseignement, cyber, veille informationnelle ;
- Attribution graduée : dire ce qui est su, ce qui est probable, ce qui est incertain ;
- Pédagogie : expliquer sans dramatiser ;
- Résilience : préparer la société à absorber les chocs.
La zone grise impose une transformation profonde de la culture stratégique : penser le conflit comme un continuum, non comme une rupture nette.
- La zone grise comme état durable
La guerre en Ukraine ne marque pas la fin de la zone grise, mais son institutionnalisation.
Même en cas de cessez-le-feu ou de gel du conflit, les opérations hybrides, informationnelles et cyber se poursuivront — voire s’intensifieront.
La zone grise est appelée à devenir la normalité stratégique des relations entre puissances antagonistes.
Conclusion – Nommer la guerre invisible pour mieux la contenir
Ne pas nommer la zone grise, c’est la subir. La surexposer, c’est risquer de l’amplifier.
La réponse efficace réside dans une voie médiane :
lucidité stratégique, pédagogie démocratique et résilience collective.
Dans ce nouvel âge des conflits, la victoire ne se mesure plus seulement en territoires conquis, mais en sociétés qui tiennent.