
Pôle thématique : RIDS – Relations internationales, Défense et Sécurité
Date de publication : 1er janvier 2026

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en février 2022, la perception de la menace russe en Europe a profondément évolué. L’agression militaire ouverte contre un État souverain a mis fin à une longue période d’ambiguïtés stratégiques et révélé la cohérence d’une stratégie coercitive globale, déployée par la Russie bien au-delà du seul champ de bataille conventionnel.
Le schéma présenté vise à rendre lisible cette réalité : la Russie ne mène pas uniquement une guerre militaire, mais une guerre multidimensionnelle, combinant coercition armée, actions hybrides, pression informationnelle et instrumentalisation du risque nucléaire, dans une logique assumée de confrontation durable avec les démocraties occidentales.
Une stratégie coercitive structurée et assumée
Au cœur du dispositif russe se trouve une stratégie coercitive fondée sur trois principes constants :
- Une pression durable sous le seuil de la guerre : Moscou privilégie des actions qui restent, autant que possible, en dessous du seuil formel du conflit armé direct avec l’OTAN, afin de limiter les risques d’escalade incontrôlée tout en maintenant une tension permanente.
- Une logique d’escalade maîtrisée : la Russie joue sur l’ambiguïté, la gradation et la réversibilité de ses actions, afin de tester la résilience des adversaires, d’exploiter leurs divisions et de conserver l’initiative stratégique.
- Un objectif de rapport de force permanent : il ne s’agit pas seulement de remporter des victoires ponctuelles, mais d’imposer un climat durable d’instabilité, de peur et de doute, favorable aux intérêts russes.
Cette stratégie s’inscrit dans une zone grise fluctuante, située entre la paix formelle et le conflit ouvert, et mobilise plusieurs registres de menace simultanément.
La menace militaire : la force comme socle de la coercition
La menace militaire demeure le pilier central du dispositif russe. La guerre en Ukraine a confirmé le retour d’une logique d’attrition, reposant sur la masse, la profondeur stratégique et l’endurance, plutôt que sur des opérations rapides et décisives.
La Russie exerce une pression permanente sur le flanc Est de l’OTAN, par des déploiements militaires, des exercices de grande ampleur, des violations d’espace aérien ou maritime, et des postures agressives à proximité des frontières alliées. Le conflit ukrainien constitue également un laboratoire d’apprentissage opérationnel, permettant à Moscou d’adapter ses doctrines, ses chaînes de commandement et ses capacités industrielles.
Les stratégies A2/AD (anti-accès et déni d’aire), les frappes de profondeur et la multiplication des vecteurs conventionnels et non conventionnels accroissent le risque d’incident stratégique, volontaire ou accidentel, susceptible de provoquer une escalade rapide.
La menace cyber : un front permanent et invisible
La menace cyber s’inscrit pleinement dans cette logique de coercition sous le seuil de la guerre. Elle combine espionnage stratégique, prépositionnement dans les réseaux adverses et attaques ciblées contre des infrastructures critiques (énergie, télécommunications, transports, santé).
Les institutions politiques et administratives sont régulièrement ciblées, tout comme les chaînes d’approvisionnement, dont la vulnérabilité est exploitée pour créer des effets en cascade. La difficulté d’attribution des attaques et la faiblesse relative des mécanismes de dissuasion dans le cyberespace offrent à Moscou un terrain d’action privilégié.
Cette dimension cyber contribue à entretenir une insécurité diffuse, permanente, difficilement perceptible par les citoyens mais stratégique dans ses effets.
La menace informationnelle : l’arme de la confusion
La guerre informationnelle constitue un levier central de la stratégie russe. Par la désinformation, la propagande anti-occidentale et l’exploitation systématique des fractures sociales, Moscou cherche à érosionner la confiance dans les institutions démocratiques.
L’utilisation de réseaux de relais, de bots, d’acteurs indirects ou de médias instrumentalisés permet une influence à bas coût, difficilement traçable, et hautement déstabilisante. L’objectif n’est pas nécessairement de convaincre, mais de saturer l’espace cognitif, de brouiller les repères et de rendre toute lecture stratégique confuse ou contestable.
Cette saturation informationnelle fragilise la cohésion sociale et complique la prise de décision politique, en temps de crise comme en temps de paix.
La menace nucléaire : la peur comme outil stratégique
Enfin, la menace nucléaire, bien que généralement indirecte, joue un rôle structurant dans la posture coercitive russe. La rhétorique nucléaire répétée, l’ambiguïté doctrinale entretenue et les déploiements symboliques (notamment en Biélorussie) visent à instiller la peur et à dissuader les soutiens occidentaux à l’Ukraine.
La mise en danger d’installations nucléaires civiles, comme à Zaporizhzhia, participe également de cette stratégie de pression psychologique. Il s’agit moins d’un emploi imminent de l’arme nucléaire que de son instrumentalisation permanente comme facteur de paralysie stratégique.
Zone grise et conflit ouvert : une frontière volontairement floue
L’ensemble de ces menaces s’inscrit dans une dynamique continue allant de la zone grise au conflit ouvert. Cette porosité est volontairement entretenue par Moscou afin de maintenir ses adversaires dans l’incertitude et de compliquer les réponses collectives.
Les objectifs stratégiques russes
À travers cette stratégie multidimensionnelle, la Russie poursuit des objectifs clairs :
- Diviser les alliés occidentaux, en exploitant leurs divergences politiques, économiques et sociétales ;
- Geler ou affaiblir le soutien à l’Ukraine, en augmentant le coût politique et psychologique de l’engagement ;
- Éroder les démocraties, en sapant la confiance dans les institutions et les processus décisionnels ;
- Imposer un rapport de force durable, favorable à une redéfinition de l’ordre de sécurité européen.
Conclusion
La menace russe ne peut être comprise ni traitée de manière sectorielle. Elle est globale, évolutive et profondément hybride. Le visuel présenté, et le présent document explicatif, visent à fournir une grille de lecture claire de cette réalité stratégique, afin de nourrir le débat public, renforcer la compréhension collective et éclairer les choix de sécurité à venir.
Comprendre cette menace est une condition indispensable pour y répondre efficacement — militairement, politiquement, mais aussi démocratiquement.