
Pôle thématique : RIDS – Relations internationales, Défense et Sécurité
Auteurs : Alek UMONT et Claire CHABREYRIE
Date de publication : 20 décembre 2025

Introduction – Pourquoi cette chronologie ?
Cette chronologie synthétique accompagne la note stratégique consacrée à l’évolution de la perception française de la menace russe telle qu’elle est formulée dans les Revues nationales stratégiques (RNS) de 2022 et 2025.
Elle a pour objectif de replacer le tournant doctrinal opéré par la France depuis 2022 dans une perspective de long terme. Loin d’être une réaction conjoncturelle ou émotionnelle à l’invasion de l’Ukraine, l’adaptation stratégique française s’inscrit dans une trajectoire marquée par une accumulation de signaux d’alerte, de ruptures progressives et de tentatives de dialogue avortées depuis la fin des années 2000.
Du discours de Vladimir Poutine à Munich en 2007 à la reconnaissance explicite, en 2025, d’une menace russe durable, multidimensionnelle et structurante pour la sécurité européenne, cette chronologie met en lumière la lente transformation de la Russie en puissance coercitive et révisionniste, ainsi que les difficultés européennes – et françaises – à en tirer toutes les conséquences à temps.
Ce document constitue ainsi un outil de contextualisation stratégique, complémentaire de la note principale :
- la note analyse la formalisation doctrinale de la menace ;
- la chronologie éclaire le temps long qui a rendu cette formalisation inévitable.
10 février 2007 – Discours de Vladimir Poutine à Munich : l’acte fondateur du révisionnisme russe
Le discours prononcé par Vladimir Poutine lors de la Conférence de Munich sur la sécurité constitue un véritable acte fondateur du révisionnisme stratégique russe contemporain. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, un dirigeant russe conteste publiquement et frontalement l’ordre de sécurité euro-atlantique, dénonçant l’OTAN, l’unipolarité américaine et ce qu’il perçoit comme une marginalisation stratégique de la Russie.
Ce discours ne relève pas d’un simple registre rhétorique : il annonce une vision du monde fondée sur le rapport de force, la souveraineté absolue et la légitimité de la coercition pour défendre des intérêts jugés vitaux. À l’époque, les capitales européennes, dont Paris, interprètent encore largement cette prise de parole comme un discours de posture, destiné à un public interne, sans en tirer de conséquences doctrinales majeures.
Août 2008 – Guerre russo-géorgienne : premier usage assumé de la force
L’intervention militaire russe en Géorgie marque la première opération armée majeure de Moscou contre un État souverain depuis 1991. En quelques jours, la Russie démontre sa capacité à employer la force conventionnelle pour bloquer l’ancrage euro-atlantique d’un voisin et imposer un fait accompli territorial.
Pour la France et l’Union européenne, la crise est traitée avant tout comme un épisode régional circonscrit. La médiation diplomatique menée par la présidence française de l’UE permet d’obtenir un cessez-le-feu rapide, mais au prix d’une absence de sanctions structurantes. Ce choix contribue à ancrer, côté russe, l’idée que l’usage limité de la force reste un outil acceptable dans l’espace post-soviétique.
2010–2011 – Coopération militaire et contrats Mistral : la persistance de l’illusion partenariale
La signature puis la confirmation des contrats Mistral entre la France et la Russie illustrent la persistance d’une lecture coopérative de Moscou. Malgré la Géorgie, la Russie est encore perçue comme un partenaire stratégique possible, intégré dans un système de sécurité européen élargi.
Cette période révèle un biais stratégique durable : la dissociation entre comportement militaire russe et relation bilatérale. Pour Paris, le dialogue stratégique et la coopération industrielle sont alors vus comme des instruments de stabilisation, là où Moscou y voit avant tout des leviers de reconnaissance et de normalisation internationale.
Mars 2014 – Annexion de la Crimée : rupture de l’ordre européen
L’annexion de la Crimée constitue une rupture stratégique majeure. Pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, une frontière européenne est modifiée par la force. Ce geste marque l’abandon explicite des principes d’Helsinki et du droit international par la Russie.
La France condamne l’annexion et soutient les sanctions européennes, mais conserve une approche prudente, cherchant à maintenir des canaux de dialogue. L’événement est interprété comme un tournant grave, mais encore réversible, et non comme le début d’une trajectoire durable de confrontation.
2014–2015 – Donbass et accords de Minsk : la diplomatie face à la coercition
Les accords de Minsk I et II, négociés dans le cadre du format Normandie, traduisent la volonté française et allemande de contenir la crise par la diplomatie. Toutefois, leur mise en œuvre partielle et leur violation répétée révèlent un déséquilibre fondamental : la Russie instrumentalise la négociation comme un outil de gel du conflit, non comme une solution politique.
Cette période installe une ambiguïté stratégique durable : la guerre est bien réelle, mais maintenue sous le seuil d’une reconnaissance pleine, ce qui retarde l’adaptation doctrinale occidentale.
Septembre 2015 – Intervention russe en Syrie : retour de la puissance globale
L’intervention militaire russe en Syrie marque le retour de Moscou comme acteur militaire global. Elle démontre la modernisation partielle des forces russes, l’efficacité de leur emploi combiné et la capacité à changer le cours d’un conflit.
Pour Paris, cette intervention brouille la lecture stratégique : la Russie est à la fois adversaire normatif en Europe et partenaire tactique potentiel contre le terrorisme. Cette ambiguïté contribue à retarder une lecture unifiée de la menace.
2016–2018 – Montée en puissance des menaces hybrides
La multiplication des cyberattaques, campagnes de désinformation et ingérences électorales attribuées à des acteurs russes ouvre un nouveau champ de confrontation. Ces actions, souvent en dessous du seuil de la guerre armée, visent à fragiliser les sociétés occidentales de l’intérieur.
La France commence à structurer une réponse institutionnelle, mais ces menaces restent encore perçues comme périphériques par rapport aux enjeux militaires classiques.
2017–2019 – Tentative de réengagement stratégique sous Emmanuel Macron
L’élection d’Emmanuel Macron s’accompagne d’une tentative assumée de réengagement stratégique avec Moscou, symbolisée par l’accueil de Vladimir Poutine à Versailles et les discussions de Brégançon. L’objectif est de “réancrer” la Russie dans une architecture de sécurité européenne.
Cette tentative échoue à infléchir le comportement russe, mais révèle rétrospectivement l’asymétrie des intentions : là où Paris cherche une stabilisation, Moscou poursuit une stratégie de confrontation progressive.
2020 – Affaire Navalny : fin des illusions politiques
L’empoisonnement puis l’emprisonnement d’Alexeï Navalny marque une rupture symbolique. La Russie assume désormais pleinement un autoritarisme répressif, y compris sur le plan international.
Pour la France, cet épisode referme largement la séquence du dialogue politique approfondi, sans pour autant entraîner immédiatement un basculement doctrinal complet.
Fin 2021 – Accumulation militaire aux frontières de l’Ukraine
Le déploiement massif de forces russes autour de l’Ukraine constitue un signal stratégique clair. Malgré cela, l’hypothèse d’une invasion à grande échelle reste contestée jusqu’aux derniers jours, y compris dans certaines capitales européennes.
24 février 2022 – Invasion de l’Ukraine : retour de la guerre majeure
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine constitue le point de rupture définitif. La guerre de haute intensité revient en Europe, mettant fin à trente ans d’illusion stratégique.
Pour la France, cet événement impose une révision complète de la posture de défense, de la communication politique et de la planification militaire.
2022–2023 – Réarmement, OTAN et flanc Est
La France renforce son engagement sur le flanc Est, soutient l’Ukraine militairement et adopte une nouvelle Loi de programmation militaire sans précédent. L’OTAN redevient le cadre central de la sécurité européenne, tandis que la Finlande et la Suède rejoignent l’Alliance.
2024–2025 – Menace durable et structuration doctrinale
La Revue nationale stratégique 2025 entérine une lecture désormais stabilisée : la Russie constitue une menace durable, multidimensionnelle et structurante. La France assume une logique de préparation à la guerre majeure, intégrant économie, société et communication stratégique.
Lecture d’ensemble
Cette chronologie montre que le virage stratégique français n’est ni improvisé ni idéologique. Il est le produit d’un long déni, suivi d’une adaptation brutale mais désormais assumée. Elle éclaire la nécessité d’une posture fondée sur la durée, la résilience démocratique et la lucidité stratégique.