LE FIN MEMO : Scénario n°2 – Impasse politique et instabilité prolongée

Série « Operation Absolute Resolve »

Pôle thématique : RIDS – Relations internationales, Défense et Sécurité

Auteurs : Ismaïl BOUGHIOUL, Yaël LOPEZ-TORRES

Date de publication :  25 mars 2026

Résumé exécutif

Ce mémo analyse un scénario dans lequel une intervention militaire américaine permettrait initialement de neutraliser le pouvoir exécutif vénézuélien et de provoquer une transition politique. Cependant, malgré ce succès tactique, le pays entrerait dans une phase d’instabilité prolongée caractérisée par une fragmentation politique, institutionnelle et sécuritaire.

L’argument central de ce scénario repose sur l’idée qu’un succès militaire rapide ne garantit pas la consolidation politique d’un État fragile. Dans un contexte marqué par la faiblesse des institutions, la fragmentation des élites politiques et la dépendance économique au pétrole, la transition pourrait déboucher sur une impasse politique durable, empêchant toute stabilisation rapide.

L’analyse met en évidence la mécanique causale du scénario, identifie des indicateurs empiriques permettant d’en observer l’évolution, et examine les implications géopolitiques pour les États-Unis et la région.

  1. Contexte structurel du Venezuela

Une Économie extrêmement dépendante du pétrole

Le Venezuela possède les plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde, estimées à environ 303 milliards de barils, ce qui en fait un acteur énergétique potentiellement majeur. Cependant, la production réelle est très inférieure à ce potentiel.

Alors que la production dépassait 3 millions de barils par jour au début des années 2000, elle est tombée autour de 900 000 à 1 million de barils par jour dans les années 2024-2025, en raison des sanctions internationales, de la dégradation des infrastructures et du manque d’investissements dans l’industrie pétrolière.

Cette dépendance au pétrole constitue une vulnérabilité majeure : la reconstruction économique du pays dépend largement de la capacité à relancer ce secteur.

Fragilité économique et crise sociale

La crise économique vénézuélienne s’inscrit dans une longue période de contraction du PIB, d’inflation très élevée et de dégradation des services publics.

Même lorsque certains indicateurs officiels évoquent une reprise économique récente, de nombreux analystes soulignent que l’inflation et la faiblesse du pouvoir d’achat continuent de peser lourdement sur la population.

Cette fragilité économique réduit fortement la capacité d’un éventuel gouvernement de transition à stabiliser rapidement la situation politique et sociale.

Une crise migratoire régionale majeure

La crise vénézuélienne a également provoqué l’un des plus grands déplacements de population au monde. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, près de 7,9 millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays depuis 2014, principalement vers d’autres pays d’Amérique latine comme la Colombie, le Pérou ou le Brésil.

Cette migration massive crée déjà une pression politique et économique sur les États voisins et pourrait s’amplifier en cas d’instabilité prolongée.

  • Mécanique du scénario : de la victoire tactique à l’impasse politique

Pour comprendre ce scénario, il est nécessaire d’analyser la chaîne causale qui transforme un succès militaire initial en fragmentation politique durable.

Dans plusieurs contextes contemporains, une intervention militaire extérieure peut provoquer la chute rapide d’un pouvoir exécutif sans pour autant permettre la reconstruction rapide d’institutions politiques stables. Des dynamiques similaires ont été observées dans des contextes comme Irak ou Libye, où la disparition d’un pouvoir central fort a créé un vide institutionnel rapidement exploité par des acteurs concurrents.

Dans le cas du Venezuela, la combinaison d’institutions fragilisées, de divisions politiques internes et d’une économie fortement dépendante du secteur pétrolier pourrait transformer une victoire militaire initiale en impasse politique durable.

Cette dynamique peut être décrite à travers quatre phases successives.

Phase 1 : intervention militaire et transition politique fragile

Dans ce scénario, une intervention militaire américaine ou une opération multinationale permettrait :

  • la neutralisation rapide du pouvoir exécutif en place
  • la désorganisation partielle des forces loyalistes
  • l’installation d’un gouvernement intérimaire soutenu par Washington et certains partenaires régionaux

Toutefois, ce gouvernement repose sur une base institutionnelle fragile. Les institutions étatiques ont été affaiblies par plusieurs années de crise économique et politique, ce qui limite leur capacité à assurer une transition stable.

La légitimité du nouveau pouvoir pourrait également être contestée par une partie de la population, notamment si la transition est perçue comme imposée de l’extérieur.

Phase 2 : fragmentation des institutions et des forces armées

La seconde phase du scénario correspond à une fragmentation progressive de l’autorité politique et sécuritaire.

Fractures au sein des forces armées

L’armée vénézuélienne, organisée autour de la Fuerza Armada Nacional Bolivariana, constitue un acteur central du système politique. Dans un contexte de transition imposée dans l’urgence, des divisions internes pourraient apparaître entre :

  • officiers soutenant le gouvernement de transition
  • factions demeurant loyales aux structures politiques héritées du chavisme, notamment liées au Parti socialiste uni du Venezuela
  • commandements régionaux cherchant à préserver leur autonomie et leurs ressources locales.

Ces divisions pourraient empêcher la reconstitution rapide d’un monopole étatique de la violence.

Rivalités institutionnelles

En parallèle, plusieurs acteurs institutionnels pourraient contester l’autorité du pouvoir central:

  • gouverneurs régionaux
  • autorités judiciaires
  • assemblées locales

Chaque acteur chercherait à préserver ses marges de manœuvre politiques et économiques dans un environnement incertain.

Multiplication d’autorités concurrentes

Dans certaines régions périphériques ou frontalières, des acteurs non étatiques pourraient exploiter le vide institutionnel :

  • milices locale ;
  • groupes paramilitaires ;
  • réseaux criminels liés au trafic de drogue ou à l’exploitation minière illégale.

Cette dynamique pourrait conduire à une fragmentation territoriale partielle du pays, dans laquelle différentes zones seraient contrôlées par des acteurs concurrents.

Phase 3 : blocage économique et tensions sociales

La troisième phase correspond à une stagnation économique empêchant la consolidation politique

Production pétrolière insuffisante

La relance de l’économie dépend largement du secteur énergétique, historiquement dominé par la compagnie nationale PDVSA. Cependant, plusieurs facteurs pourraient limiter une reprise rapide :

  • infrastructures pétrolières fortement dégradées
  • manque d’investissements étrangers
  • instabilité sécuritaire dans certaines zones de production.

Dans ces conditions, la production pétrolière pourrait rester durablement inférieure à son potentiel, empêchant l’État de générer les ressources nécessaires à la reconstruction.

Faible confiance des investisseurs

L’incertitude politique et institutionnelle pourrait également décourager les investissements internationaux indispensables à la relance économique.

Tensions sociales persistantes

La combinaison d’une inflation élevée, d’un chômage important et d’une pauvreté persistante continuerait d’alimenter les tensions sociales. Ces facteurs pourraient fragiliser davantage le gouvernement de transition et renforcer la contestation politique.

Phase 4 : internationalisation indirecte du conflit

La fragilité politique interne ouvre la voie à une implication indirecte d’acteurs extérieurs. Certaines puissances peuvent chercher à préserver leurs intérêts économiques ou stratégiques dans le pays. Le Venezuela pourrait ainsi devenir un espace de compétition indirecte entre grandes puissances, sans confrontation militaire directe.

Points de blocage structurels

Plusieurs facteurs pourraient empêcher une stabilisation rapide :

  • absence de consensus politique entre les différentes forces d’opposition
  • rivalités entre élites régionales pour le contrôle des ressources économiques
  • faibles capacités administratives de l’État
  • persistance d’insécurité dans certaines régions frontalières ou minières.

Ces blocages structurels pourraient transformer la transition politique en impasse institutionnelle durable.

  • Indicateurs observables du scénario

L’évolution vers ce scénario pourrait être identifiée à travers plusieurs indicateurs empiriques observables par les organisations internationales et les institutions économiques..

Fragmentation diplomatique

  • reconnaissance internationale partielle du gouvernement de transition
  • divisions entre organisations régionales et puissances extérieures

Fragmentation sécuritaire

  • multiplication d’incidents armés localisés
  • perte de contrôle du gouvernement sur certaines régions

Évolution du secteur énergétique

  • stagnation durable de la production pétrolière autour d’un million de barils par jour
  • absence d’investissements majeurs dans le secteur

Expansion des réseaux criminels

  • augmentation des trafics transfrontaliers
  • consolidation de groupes armés non étatiques

Dynamique migratoire

  • reprise des flux migratoires vers les pays voisins
  • augmentation du nombre de réfugiés régionaux
  • Cadre théorique appliqué

Ce scénario peut être interprété à travers plusieurs approches des relations internationales. Les théories réalistes associées à Hans Morgenthau et Kenneth Waltz mettent en avant la recherche de puissance et de sécurité par les États. Dans cette perspective, une intervention américaine viserait à :

  • réduire l’influence de puissances rivales dans l’hémisphère occidental comme la Chine, la Russie et l’Iran.
  • renforcer la crédibilité stratégique des États-Unis dans leur sphère d’influence

Cependant, la distinction entre hard power et soft power, développée par Joseph Nye, souligne que la puissance militaire ne suffit pas à stabiliser durablement un système politique

Dans le cas vénézuélien, le succès du hard power (intervention militaire) ne garantit pas l’efficacité du soft power(reconstruction institutionnelle et légitimité politique). Dans un contexte où les institutions sont fragilisées et  l’appareil sécuritaire joue un rôle central dans l’équilibre du pouvoir, la chute rapide du régime pourrait créer un vide institutionnel. 

L’armée, organisée autour de la Fuerza Armada Nacional Bolivariana, pourrait alors se fragmenter entre factions soutenant le gouvernement de transition et unités demeurant loyales aux structures politiques héritées du chavisme, notamment liées au Parti socialiste uni du Venezuela.

Cette fragmentation institutionnelle et sécuritaire pourrait empêcher la reconstitution rapide d’un monopole étatique de la violence et compliquer la reconstruction d’un ordre politique stable. Dans ces conditions, un succès militaire initial pourrait déboucher sur une transition fragile plutôt que sur une stabilisation rapide du pays.

  • Gains et risques stratégiques pour les États-Unis

Gains de court terme

À court terme, Washington pourrait obtenir plusieurs avantages stratégiques :

  • affaiblissement de l’influence de puissances rivales dans la région
  • renforcement de sa crédibilité stratégique auprès de ses alliés
  • accès potentiel à un secteur énergétique majeur

Risques de long terme

Cependant, les risques stratégiques demeurent importants :

  • montée de l’anti-américanisme dans la région
  • coûts financiers et politiques d’un engagement prolongé
  • instabilité régionale persistante
  • risque de blowback stratégique, c’est-à-dire des effets négatifs inattendus pour les États-Unis eux-mêmes.

Conclusion

Même si une intervention militaire américaine permettait de renverser rapidement le régime en place, la stabilisation du Venezuela resterait un défi majeur. La faiblesse institutionnelle, les divisions politiques internes et les contraintes économiques pourraient conduire à une impasse politique durable, caractérisée par une fragmentation du pouvoir et une instabilité sécuritaire persistante.

Dans ce contexte, les gains stratégiques pour Washington resteraient incertains et conditionnels, tandis que les risques pour la stabilité régionale pourraient s’accroître.

Bibliographie :

Ouvrages théoriques en relations internationales :

  • Hans Morgenthau. Politics Among Nations: The Struggle for Power and Peace. New York: McGraw-Hill,1948.
  • Kenneth Waltz. Theory of International Politics. Reading: Addison-Wesley,1979.
  • Joseph Nye. Soft Power: The Means to Success in World Politics. New York: PublicAffairs, 2004.

Sources institutionnelles et données économiques :

  • World Bank. World Development Indicators: Venezuela. Washington, DC, 2024.
  • International Monetary Fund. World Economic Outlook Database: Venezuela. Washington, DC, 2024.
  • Organization of the Petroleum Exporting Countries. Annual Statistical Bulletin. Vienna, 2023.
  • United Nations High Commissioner for Refugees. Venezuela Situation: Refugee and Migration Data. Geneva, 2024.
  • International Organization for Migration. Regional Response for Venezuelan Migrants and Refugees. Geneva, 2024.
  • U.S. Energy Information Administration. Venezuela Country Analysis Brief. Washington, DC, 2023

Analyses stratégiques et études géopolitiques :

  • International Crisis Group. Venezuela Crisis Reports. Bruxelles.
  • Center for Strategic and International Studies. Energy and Security in Venezuela. Washington, DC.
  • Council on Foreign Relations. Venezuela’s Political and Economic Crisis. New York.

Article de revue scientifique:

  • Bull, Benedicte, et Antulio Rosales. “The Crisis in Venezuela: Drivers, Transitions, and Pathways.” European Review of Latin American and Caribbean Studies, n°109 (2020).pp 1–20. Disponible sur JSTOR.